Quod non fecerunt barbari… Le secret inavouable de la Renaissance

(copyright 2016, S.J. Munson)

« La renaissance ne fut pas impartiale ; elle ne se contenta pas d’édifier, elle voulut jeter bas, il est vrai qu’elle avait besoin de place… » –Victor Hugo, Notre-Dame de Paris, III.ii

berninVictor Hugo avait raison. La Renaissance, malgré sa passion pour la beauté, était souvent une entreprise égoïste et aveugle. Elle aimait autant démolir que construire. Il est vrai qu’elle avait besoin de place pour ses grands projets, mais à quel prix ? Paradoxalement, quoiqu’elle prétendît vénérer l’Antiquité, combien de monuments anciens et de nobles édifices furent détruits dans son sillage ? Avec de tels amis, pas besoin d’ennemis.

Dans Notre-Dame de Paris (1831), Hugo déplore la destruction du Paris médiéval, mais à Rome, la Cité éternelle, la dévastation architecturale fut rien de moins que sacrilège. Considérons le Panthéon, par exemple, ce monument du IIe siècle vénéré comme le plus beau et le plus harmonieux de l’Antiquité, son intérieur en dôme demeure toujours une merveille technique célébrant l’empire triomphant même de la gravitation. À l’origine temple païen, il est utilisé comme église depuis le VIIe siècle. Les proportions justes de sa coupole en stuc et de sa façade furent partout imitées, jamais surpassées. Évidemment, cela n’empêcha pas un pape du XVIIe siècle (Urbain VIII de la très puissante famille Barberini) de dépouiller la couverture du pronaos de ses tuiles anciennes en bronze, qu’il fit refondre en canons pour fortifier le château Saint-Ange, la forteresse papale.

Urbain était tellement expert pour pratiquer cette barbarie architecturale qu’il inspira à un graffitiste blagueur ces mots : Quod non fecerunt barbari, fecerunt Barberini ! (« Ce que les barbares ne firent pas, le firent les Barberini ! ») Nous savons à qui attribuer ces crimes contre l’Antiquité, car Urbain avait l’habitude d’apposer son armoirie familiale (une abeille) sur toutes ses améliorations. (Il avait peut-être mauvais goût, mais il était très industrieux). Non content de cette spoliation, pour couronner le tout, ce pape fit ajouter par l’artiste Bernin, le génie de la période Baroque, deux clochers au pronaos du Panthéon que les citoyens de la commune aussitôt appelèrent  « orrechie d’asino » (oreilles d’âne). Heureusement, ces appendices gênants furent supprimés par un siècle suivant plus respectueux.

Cependant, les gaffes d’Urbain semblent légères comparées aux atrocités architecturales commises par ses prédécesseurs, tels que Jules II et Sixte V, qui, dans leur désir de glorifier la papauté (et eux-mêmes), démolirent un nombre incalculable de bâtiments antiques en réduisirent d’autres en carrières de pierre. Tout ce qui faisait obstacle fut aplati comme une hostie. L’antique basilique vaticane, l’église charmante du IVe siècle, qui avait existé pendant plus d’un millénaire, monument datant de Constantin, avec ses colonnes antiques en marbre, ses mosaïques étincelantes et ses fontaines jaillissantes fut démolie pour faire de la place à un édifice plus magnifique qui réfléchirait la gloire terrestre de l’Église de la Renaissance. Sans aucun doute ils atteignirent leur objectif et même au delà, car avec ses gigantesques mains tendues (grâce encore à Bernin), le nouvel complexe semblait être sur le point d’engloutir tout le Borgo (et tel fut presque le cas, puisque la piazza et les colonnades monumentales du Bernin exigèrent de démolir encore plus de bâtiments anciens). Et donc le colosse s’accroupit là, sur les tombes des saints et de l’Apôtre, comme si Goliath l’avait emporté et s’asseyait pour ronger goulûment les os de David.

Il est intéressant de remarquer que le premier pape qui eût l’idée de démolir la si vénérable et si ancienne basilique fut Nicolas V (1447-1455). Surnommé « le pape humaniste », peut-être le pape le plus fidèle à l’esprit de la Renaissance, il était un grand mécène des lettres et des arts classiques. Cependant, après le retour d’Avignon de la papauté, la basilique Saint-Pierre était dans un état de grande vétusté : les murs penchaient en formant des angles effrayants et les fresques étaient couvertes de poussière. Pourtant, il y aurait eu moyen de la restaurer, même au XVe siècle, si Nicolas l’avait voulu. Lorsqu’il proposa de l’araser, les fidèles poussèrent de hauts cris. C’était un sacrilège inconcevable, en considérant en particulier l’ancienneté de l’édifice (le préféré des pèlerins) et le nombre de saints ensevelis là. Même un siècle plus tard, quand la construction était encore en cours, les ouvriers arrachaient toujours des os des gravats.

En prévision de la nouvelle construction, Nicolas pilla des charretées innombrables de pierres d’un monument encore plus ancien, l’amphithéâtre Flavien, appelé aussi le Colisée. Il est ironique (ou peut-être est-ce un juste retour des choses) que ce grand projet ait finalement fourni du petit bois pour la Reforme : pour récolter des fonds pour la construction de sa nouvelle basilique, un des successeur de Nicolas, Léon X (1513-1521), autorisa la vente des indulgences à travers l’Allemagne.

La basilique Saint-Jean-de-Latran subit le même sort. C’est Sixte V (1585-1590) qui prit l’initiative de démolir le palais du Latran (la résidence des papes pendant 1200 ans) et la basilique (le premier édifice chrétien construit en Occident et « la mère » des toutes les églises de la chrétienté). Cette dernière, à l’origine commandée par l’empereur Constantin Ier à partir de 312, avait survécu aux nombreux séismes, incendies, pillages barbares, et autres restaurations toutes aussi dévastatrices, mais entre les mains tellement capables de Sixte, elle trouva enfin son maître. Une fois de plus, l’idée d’un grand projet de restauration ne lui traversa l’esprit. Conformément au plan de l’architecte baroque Borromini (cet homme dut naître dans une congère), l’intérieur est au mieux fade, les trésors de l’Antiquité basse ensevelis dans un mausolée monochrome. Les architectes de la Renaissance étaient tellement entichés du marbre blanchi des monuments antiques qu’ils oublièrent que l’ancien monde avait brillé de mille feux. Sixte daigna, au moins, préserver l’apside et le transept, qui, dans leurs vifs aspects médiévaux, tranchent sur l’ensemble comme si on renversait un pot de confiture sur une nappe blanche. Comme beaucoup d’autres mécènes de la Renaissance, Sixte avait vraiment peu de respect pour l’Antiquité. Même les colonnes massives des empereurs Trajan et Antoni, il les utilisa comme piédestaux pour les statues des saints.

Le philistinisme architectural de la Renaissance nous sert de leçon aujourd’hui, puisque nous avons trop souvent hâte de démolir le passé pour glorifier le présent. La destruction tragique de la Pennsylvania Station à New York, la magnifique gare de style Beaux-Arts dont le hall fut calqué sur les thermes anciens de Caracalla, est un exemple très représentatif. Sa démolition hâtive en 1963 fut universellement déplorée, et le labyrinthe en béton, l’hideux Madison Square Garden, qui la remplaça, est déjà actuellement destiné à la boule de démolition. Comme dit le célèbre architecte Vincent Scully, « On entrait dans la ville comme un dieu ; maintenant, on s’y glisse comme un rat. »

En énumérant les nombreuses déprédations sauvages sur la façade de Notre Dame de Paris, Hugo fait remarquer :

« Sur la face de cette vieille reine de nos cathédrales, à côté d’une ride on trouve toujours une cicatrice. Tempus edax, homo edacior. Ce que je traduirais volontiers ainsi : le temps est aveugle, l’homme est stupide. Si nous avions le loisir d’examiner une à une avec le lecteur les diverses traces de destruction imprimées à l’antique église, la part du temps serait la moindre, la pire celle des hommes, surtout des hommes de l’art. » (Notre-Dame de Paris, III.i)

 

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