La comédie de la fatalité : La fonction de l’Aveugle dans Madame Bovary

ingres(copyright 2016 by S.J. Munson)

Sur son lit de mort, Emma Bovary entend quelqu’un qui chante dans la rue. « L’Aveugle ! » s’écrie-t-elle, se référant au mendiant scrofuleux, un homme grotesquement défiguré, qui hantait sa vie comme un cauchemar ambulant. Il apparaît quatre fois dans la troisième partie du roman et donc semble exercer une certaine fascination sur l’héroïne et l’auteur.

A travers les siècles, les critiques se sont divisés à propos de la signification de ce personnage mystérieux et effrayante. Certains voient en lui une figure mythologique comme Némésis, la déesse ancienne de la vengeance, ou une des trois Parques. D’autres pensent qu’il représente pour Emma sa conscience, ou même sa damnation (Wetherill, 35). Un aspect important du problème réside dans la nature aux multiples facettes de l’Aveugle, c’est-à-dire, que sa fonction (et donc sa signification) n’est ni homogène ni monolithique, ou bien, qu’il n’a pas une seule signification (Aprile, 391). Beaucoup de critiques, frustrés par le manque de clarté, voient dans cette figure apparemment protéiforme une faute de composition de la part de Flaubert. Cependant, un examen plus attentif des preuves documentaires (en particulier les versions préliminaires du roman) nous montre un personnage qui, si ajouté tardivement, a été soigneusement construit (Aprile, 390). Le présent document vise à analyser comment le mendiant ténébreux fonctionne dans le texte. Nous verrons aussi comment il appartient en même temps aux tendances romantiques et réalistes de l’auteur.

Le grotesque occupe une place importante dans les travaux antérieurs de l’auteur, et Flaubert restait fasciné par le grotesque pendant toute sa vie. Comme d’autres jeunes romantiques, il avait été un disciple de Victor Hugo. Il est difficile de surestimer l’influence de Notre Dame de Paris (1831) sur le jeune mouvement. Le bossu Quasimodo, une figure grotesque, était certainement un modèle pour l’Aveugle, qui est, jusqu’un certain point, un personnage type commun dans la littérature romantique. Dans sa Préface de la pièce Cromwell (1827), qui a agi en tant que manifeste pour le Romantisme, Hugo décrit le grotesque comme l’antipode du sublime : le monstrueux, l’horrible, le déformé désignant l’inhumanité, les ténèbres, et l’abîme (Chandler, 60). Paradoxalement, Quasimodo est peut-être le personnage le plus humain du roman. Cela n’est cependant pas le cas pour l’Aveugle, qui reste une figure des ténèbres, cauchemardesque, et mystique.

En même temps, Flaubert, le fils d’un médecin, aime décrire en détail la maladie du mendiant avec un tel réalisme.

…il découvrait, à la place des paupières, deux orbites béantes tout ensanglantées. La chair s’effiloquait par lambeaux rouges ; et il en coulait des liquides qui se figeaient en gales vertes jusqu’au nez, dont les narines noires reniflaient convulsivement. Pour vous parler, il se renversait la tête avec un rire idiot ;—alors ses prunelles bleuâtres, roulant d’un mouvement continu, allaient se cogner, vers les tempes, sur le bord de la plaie vive (352).

Donc l’Aveugle est une fonction du romantisme et du réalisme de l’auteur, de même façon que le roman, et même l’auteur, sont coincés entre les deux mouvements.

La première apparition de l’Aveugle se déroule alors qu’Emma monte dans l’Hirondelle à Rouen pour revenir de son rendez-vous hebdomadaire avec Léon. Le mendiant est une curiosité régulière à cet endroit, où il peut demander l’aumône aux passagers.

Il chantait une petite chanson en suivant les voitures :

Souvent la chaleur d’un beau jour / Fait rêver fillette à l’amour

Et il y avait dans tout le reste des oiseaux, du soleil et du feuillage » (352).

C’est la première fois qu’Emma entend sa chanson, et elle est aveuglée par ses illusions après son rendez-vous avec Léon. Elle est tellement heureuse qu’elle imagine que le reste des paroles traitent du bonheur des amants. Peut-être qu’elle se souvient de sa première liaison avec Rodolphe, où « le soleil rouge se couchant… sur les branches des pommiers sans feuilles, des oiseaux se tenaient immobiles » (Chandler, 70).

L’idée que l’Aveugle représente la « conscience » ou la vérité semble bien soutenue (Dugan, Aprile). A première vue, il a l’air d’une figure prémonitoire, un avertissement qui se moque des illusions romantiques d’Emma. Il arrive au bon moment quand elle est sur le point de commencer sa descente finale et tragique dans le demi-monde de la ville. Malgré le transport de la jeune femme, ses mensonges, ses adultères, et ses dettes s’accumulent. La figure horrifiante donc apparaît comme une tête de mort pour l’avertir du danger à venir, comme pour dire, « Attention : le salaire du péché c’est la mort ». Cependant, Flaubert n’est ni prédicateur ni « moraliste » (Aprile, 391). La religion et le code moral bourgeois le répugnent. S’il juge ses personnages, c’est seulement comme les objets de son dégoût. Personne ne s’échappe à son mépris. Pour lui, Emma Bovary est une figure aussi ridicule à cause de ses illusions qu’Homais pour sa vanité. Il faut approfondir l’analyse ; on doit continuer à tirer le fil.

Michael Williams fait valoir l’argument que le mendiant représente « le chien du destin », et pour vrai dire, les actions et les descriptions du personnage ont beaucoup de langage canin : il roule les yeux, tire la langue, renverse la tête, et les narines reniflent comme un chien (Williams, 55). La ressemblance est frappante mais aussi appropriée si l’on considère qu’un chien est souvent une métaphore du paria, celui qui est rejeté, exclu de la société. Bientôt, Emma, accablée par son endettement, jouera ce rôle quand toutes les portes sont fermées à elle et elle découvre la sensation d’être mendiante.

Il est signifiant que la voix de l’Aveugle, qui ressemble au hurlement d’un chien, a un effet profond sur Emma. Il y a quelque chose dans la voix du malheureux, comme un cri de l’abîme, qui curieusement fait écho chez elle. Donc si elle a peur, ce n’est pas seulement à cause de la laideur de la créature. Elle reconnaît dans la voix du fou la grande tristesse de sa propre vie, un vide qu’elle a essayé de remplir avec le plaisir et les délices de l’amour, mais qui n’est jamais satisfait. Ici, Flaubert dévoile la condition humaine qui désire constamment et qui ne se contente jamais, une faim bien illustrée (et satirisée) par la petite « comédie » de l’Aveugle, qui

…s’affaissa sur ses jarrets, et, la tête renversée, tout en roulant ses yeux verdâtres et tirant la langue, il se frottait l’estomac à deux mains, tandis qu’il poussait une sorte de hurlement sourd, comme un chien affamé (390).

Face à cet abîme, Emma est frappée d’horreur, mais aussi de fascination, et donc Flaubert établit un lien entre les deux personnages, tellement différents à leur apparence physique.

Il est plus étonnant que, de sa première rencontre avec le malheureux, Emma commence à lui ressembler de plus en plus, comme si son impureté intérieure transformait son apparence physique. « Elle était debout ; ses grands yeux enflammés le regardaient sérieusement et presque d’une façon terrible. Puis des larmes les obscurcirent, ses paupières roses s’abaissèrent… » (368). Les yeux « enflammés » et les « paupières roses » nous rappellent des deux orbites ensanglantées du malheureux.

Le mendiant apparaît encore juste après que Emma a encouragé Léon de détourner de l’argent à son étude : « Une hardiesse infernale s’échappait de ses prunelles enflammées, et les paupières se rapprochaient d’une façon lascive et encourageante… » (387). Donc on comprend que l’apparence du mendiant représente l’apparence intérieure d’Emma, son cœur qui est tellement corrompu de la cupidité et de la luxure. A chaque apparition du pauvre, Emma ne s’est pas encore repentie, et donc elle assume de plus en plus ces caractéristiques physiques.

Enfin, à la mort d’Emma, le mendiant apparaît encore (il est venu pour le remède que M. Homais lui a promis), et nous entendons sa chanson, qui, paradoxalement, n’est pas un requiem pour les morts, mais une petite ballade lubrique, complètement inappropriée pour un lit de mort. La chanson se moque des derniers sacrements de l’église et le réconfort que Emma a reçu, de la même manière qu’Emma dépose un baiser passionné sur le crucifix. Donc l’auteur ne lui donne ni dignité ni repentance ; elle semble mourir comme elle a vécu, une hédoniste et une voluptuaire dont son idole est l’amour. Ici Flaubert se permet de faire un pied de nez final à l’église et à ce qu’il considère la moralité bourgeoise, en ridiculisant la conversion facile de l’héroïne.

La scène de mort est la première fois qu’Emma entend cette chanson dans son intégralité, et nous trouvons qu’elle se trompait de ses éléments romantiques.

Souvent la chaleur d’un beau jour / Fait rêver fillette à l’amour. / Pour amasser diligemment / Les épis que la faux moissonne, / Ma Nanette va s’inclinant / Vers le sillon qui nous les donne. / Il souffla bien fort ce jour-là, / Et le jupon court s’envola ! (420).

Les paroles parlent, pas d’une liaison romantique, mais d’une humiliation publique, et peut-être, par inférence, une perte de virginité. Le langage de récolte (faux, moissonne) aussi est ironique et opportun en ce sens qu’il parle de la mort.

En plus, dans son agonie finale, elle roule les yeux, tire la langue, et halète comme un chien. Sa transformation est complète. Elle est devenue l’Aveugle, la même créature dont elle a tellement peur. Même après sa mort, alors que les liquides corporels figent, « un flot de liquide noire » sort de la bouche du cadavre, « comme un vomissement » (426). Cela nous rappelle des liquides coulants sur le visage du mendiant.

Il est étonnant que, au lieu d’un râle d’agonie, l’acte final d’Emma soit le rire : « Et Emma se mit à rire, d’un rire atroce, frénétique, désespéré, croyant voir la face hideuse du misérable, qui se dressait dans les ténèbres éternelles comme un épouvantement » (420). Trop tard, Emma réalise que pendant tout ce temps elle a été le dindon de la farce, le jouet du Destin. Donc l’Aveugle finit par représenter finalement le néant ou la futilité qui est, pour l’auteur, l’existence humaine. Si le mendiant symbolise la vérité, c’est une vérité toute à fait nihiliste. Il est en effet le crâne grimaçant sous le masque de la vanité et de l’hypocrisie humaines, et il se moque de l’illusion de la liberté individuelle.

Flaubert croyait en un fatalisme qui est « la Providence du Mal », un pessimisme tout à fait enraciné dans son expérience amère. « Je nie la liberté individuelle parce que je ne me sens pas libre, » écrit-il à un ami. Dans une autre lettre, il dit, « …à qui la faute ? au hasard !  à cette vieille fatalité ironique ». Et encore, « …pourquoi nos caractères et nos idées se heurtent-ils toujours ? Il y a là quelque chose qui ne dépend pas de nous, et qui est amèrement fatal » (Correspondance, I.240, I.319, II.325, II.36).

Pourquoi le mendiant harcèle-t-il Emma jusqu’à la mort ? Williams a raison de prétendre que la créature hideuse représente ici une sorte de force aveugle et menaçante comme le Destin. On pense aux mots finals de Charles qui, en rencontrant Rodolphe après la mort d’Emma, dit que « C’est la faute de la fatalité » (445). C’est tout à fait Flaubert et son ironie de mettre une telle énonciation signifiante dans la bouche d’un personnage tellement obtus comme Charles Bovary. En effet, on est tenté de l’écarter entièrement, comme Rodolphe qui le considère de mauvais goût. Mais on pense aussi aux paroles finales nihilistes de Macbeth :

La vie n’est qu’un fantôme errant, un pauvre comédien — qui se pavane et s’agite durant son heure sur la scène — et qu’ensuite on n’entend plus ; c’est une histoire — dite par un idiot, pleine de fracas et de furie, — et qui ne signifie rien…

C’est peut-être cette tendance nihiliste de Flaubert qui le mène à commencer et à terminer cette histoire par l’enfance et la mort de Charles, au lieu de celles de l’héroïne éponyme. La présence du Destin au lit de mort est renforcée dans les yeux de l’héroïne, qui « …commençait à disparaître dans une pâleur visqueuse qui ressemblait à une toile mince, comme si des araignées avaient filé dessus ». C’est le fil de vie qui est en train d’être coupé (Engstrom, 494).

Cependant, ce n’est pas seulement le Destin ou la fatalité qui harcèle la jeune femme, parce que le mendiant est aussi un symbole de la mort. Un chien hurlant est souvent le héraut de la mort, comme le prêtre Bournisien le maintient. Bargues-Rollins voit en cette connexion un chien funeste comme Cerbère, le chien à trois têtes qui garde l’entrée d’Hadès. Flaubert avait utilisé cette métaphore dans son première Education Sentimentale (1845) (Bargues-Rollins, 199). Williams maintient que c’est le chien du Destin. Mais certainement, il serait difficile de nier que les deux sont liés, puisque la mort est le destin des mortels.

On doit finir par examiner le rôle comique du mendiant. La comédie peut servir comme un miroir qui réfléchit la folie de l’humanité ou de la société. L’Aveugle est une figure comique ou burlesque, un pantomime, qui se moque en particulier (d’une manière macabre) de l’aveuglement d’Emma et d’Homais. En s’identifiant à lui, Emma aussi devient de plus en plus une figure comique, le jouet du Destin. Avant sa première rencontre avec le pauvre homme défiguré, Emma va à la « rue de la Comédie, chez un coiffeur, se faire arranger ses bandeaux. »

Elle entendait la clochette du théâtre qui appelait les cabotins à la représentation ; et elle voyait, en face, passer des hommes à figure blanche et des femmes en toilette fanée, qui entraient par la porte des coulisses (351).

On pense ici aux représentations allégoriques médiévales de la Vanité ou de la Maison de l’Orgueil. Le rire final d’Emma est comme « le rire idiot » du mendiant, et dans cette connexion Flaubert nous faire un clin d’œil que le destin final des hommes est ridicule, comme une comédie.

Dans le chapitre III.vii, encore au départ de l’Hirondelle, Homais, qui l’a rencontré auparavant, fait semblant de ne pas reconnaître le mendiant pour qu’il puisse donner publiquement son diagnostic experte et prétentieux. Après avoir débité une liste de termes obscurs médicaux, le pharmacien, qui n’a jamais reçu son diplôme et qui pratique illégalement la médicine, conseille au pauvre de prendre seulement « de bon vin, de bonne bière, de bon rôti » (390). Ensuite, Homais ouvre sa bourse, lui donne un sous et demande qu’il rende la monnaie, après quoi Hivert lui dit, « Eh bien, pour la peine, tu va nous montrer la comédie ». Apparemment, la comédie de la vanité et de la fausse générosité de M. Homais ne suffit pas. Le pantomime (du chien affamé) qui s’ensuit nous rappelle qu’Homais aussi a une soif insatiable de reconnaissance de la même manière qu’Emma désire l’amour.

L’aveugle a son apparition finale dans le dernier chapitre du roman, où nous trouvons que Homais a lancé une campagne ridicule dans la presse contre le malheureux. Après une longue lutte, le pharmacien réussit à le faire enfermer dans un asile. A un niveau superficiel, la créature représente un danger pour Homais professionnellement, puisqu’il a menacé de révéler l’échec du traitement médical du pharmacien. Homais se compromet beaucoup dans cet affaire, se révélant comme méchant et vaniteux, et nous voyons son hypocrisie et sa motivation, qui est toujours l’autopromotion. Donc le dernier acte de l’Aveugle c’est de crier que le roi est nu, la faillite absolue de la morale et du simulacre bourgeois que Homais représente. Il est ironique que ce soit le mendiant seul qui n’est pas trompé. Il est aveugle, mais il n’est pas sans voir. Le reste de la société est aussi aveuglé et hypocrite qu’Homais, donc le pharmacien doit rend un service public en se débarrassant de cette peste qui ici représente la conscience et la vérité (Dugan, 11).

Il y a pourtant quelque chose de plus profond, de plus menaçant dans ce combat entre ces deux ennemis. Madame Bovary est morte, tuée par le chien funeste qui l’harcelait. Maintenant, c’est à Homais, le gardien de la morale bourgeoise, d’occire la bête qui représente une fatalité sans signification, une mort sans sens. C’est à cause de cette condition humaine, pour laquelle il n’a pas de remède, que le pharmacien persécute si intensément le pauvre diable (Bargues-Rollins, 201). En recevant la croix d’honneur, Homais reçoit aussi un répit temporaire dans ce combat à mort. Le prix représente le triomphe temporaire de la médiocrité et de l’hypocrisie sur la mort et le néant, une lutte ridicule au mieux. Le monstre a été enfermé dans un asile, mais il n’a pas été détruit. Il vit toujours. Bargues-Rollins le bien dit :

Si le diable existe pour Flaubert, il se confond avec Yuk [le serviteur de Satan dans Smarh, une œuvre antérieure de l’auteur], le dieu du grotesque, de la Réalité, celui qui rit de la bêtise humaine et son acharnement à se cacher la vérité que nous enseignaient les vieilles danses macabres  (B-R, « Vertiges », 341).

Peut-être est-il excessif d’imposer une telle structure allégorique sur l’histoire.

Il est difficile de chercher des conclusions nettes dans un roman Flaubertien, et on se demande si c’est la bonne voie, particulièrement puisque l’auteur lui-même n’y croyait pas : « L’ineptie consiste à vouloir conclure. Nous sommes un fil et nous voulons savoir la trame… Oui, la bêtise consiste à vouloir conclure… Contentons-nous du tableau, c’est ainsi, bon » (Correspondance, I, 679-680). Comme Wetherill le soutient, il est possible que les gens intelligentes puissent interpréter l’Aveugle différemment. Mais la figure semble avoir tellement de significations différentes qu’il est possible aussi que le mendiant n’ait pas de signification absolue. Une telle confusion ou frustration peut nous mener à l’impression que la vie est absurde et dénue de signification, une vision du monde qui est typique de Flaubert (Wetherill, 35-36,42). Il est clair que l’on doit se méfier de faire des conclusions précises. Il est peut-être plus prudent de contempler le tableau, de considérer les nombreuses facettes, et d’apprécier les divers éléments, et toujours d’en trouver de nouveaux.

En créant un personnage dont la signification est tellement difficile à préciser, Flaubert se rebelle contre la tradition romantique présentée de façon éloquente par Hugo dans la préface de Notre Dame de Paris: c’est-à-dire, que l’auteur doit transformer ses personnages en symboles :

Dès qu’il faut dépasser la <chose vue> ou le tableau de genre, il ne sait faire avancer ses créatures qu’en leur faisant incarner des symboles, ou en les soumettant à des ressorts qui sont ceux du roman le plus romanesque, du mélodrame le plus mélodramatique (Hugo, xxviii).

Chez Hugo, les symboles ont une valeur fixe ; ils invitent l’interprétation (Wetherill, 41). Par contre, Flaubert se donne beaucoup de mal pour cacher les significations en les multipliant. En examinant les versions préliminaires du roman, on remarque que la figure de l‘Aveugle évolue en complexité et aussi en obscurité, comme si l’auteur essayait de couvrir ses traces. Comme Max Aprile l’explique, « Trop de clarté aurait pu lui enlever beaucoup de sa puissance évocatoire et même contredit d’une certaine façon ce que l’Aveugle était supposé représenter » (Aprile, 390).

Nous avons parlé du caractère canin du pauvre homme, qui semble évident, et de son identification avec Emma, qui ouvre de nombreuses pistes de signification. Selon une critique, « Plus qu’un miroir de la conscience d’Emma, l’Aveugle est son  <double > ». Ils sont tous les deux aveugles et mendiants, les victimes de la fatalité, ainsi que monstrueux (l’homme physiquement et la femme moralement) (Bargues-Rollins, 118, 202). Comme la jeune fille dans la chanson érotique du pauvre homme, Emma aussi rêve de l’amour, mais elle se retrouve humiliée, débauchée, réduites à la mendicité (Williams, 59).

Doering probablement a raison dans sa proposition que Flaubert, en découvrant que le romantisme n’etait qu’une illusion, a tourné vers le réalisme, pour trouver ensuite que la réalité aussi était vide et dénue de sens et les êtres humains étaient bêtes et idiots (Doering, 1). C’est la raison pour laquelle il choisit un idiot aveugle pour hanter son roman. Flaubert était romantique par nature, et donc sa désillusion était violente et amère, d’où le pessimisme sombre et le mépris qui dominent Madame Bovary.

Les thèmes principaux du roman—en particulier l’auto-tromperie, l’hypocrisie, l’ennui, les illusions romantiques, l’adultère, la mort dans la vie—tous sont dévoilés en présence de cette figure sombre qui semble représenter en même temps la conscience, la vérité nue, le Destin, la fatalité, l’ironie, la moquerie, la mort, et le néant. Il est difficile de nier que l ‘Aveugle soit « le personnage clé » du roman (Bargues-Rollins, 199).

 

Sources Citées

Aprile, Max. (1976). L’Aveugle et sa signification dans Madame Bovary. Revue    d’Histoire   littéraire de la France, 76e Année, No. 3, 385-392.

Bargues-Rollins, Yvonne. (1988). Vertiges et vestiges de la danse macabre dans l’œuvre de Flaubert. Nineteenth-Century French Studies, 16:3-4, 329-343.

Bargues-Rollins. (1988). Le pas de Flaubert : une danse macabre. Paris : Honoré Champion.

Bart, Benjamin F. (1967). Flaubert. Syracuse : Syracuse University Press.

Brown, Frederick. (2006). Flaubert. New York : Little, Brown & Co.

Caldwell, Roy Chandler, Jr. (2000). Madame Bovary’s Last Laugh. French Forum, 25:1, 55-74.

Carlut, Charles. (1968). La correspondance de Flaubert : étude et répertoire critique. Columbus : Ohio State University Press.

Doering, Bernard. (1981). Madame Bovary and Flaubert’s Romanticism. College Literature, 8:1, 1-11.

Dugan, Mary. (1980). L’Aveugle et la conscience dans Madame Bovary. Chimères, 14:1, 5-14.

Engstrom, Alfred G. (1949). Flaubert’s Correspondence and the Ironic and Symbolic Structure of Madame Bovary. Studies in Philology, Jan, 1949, 470-495.

Flaubert, Gustave. (1980) Correspondance. Paris : Editions Gallimard, vols. I-III.

Flaubert, Gustave. (2001). Madame Bovary. Ed. Thierry Laget. Paris : Editions Gallimard.

Gothot-Mersch, Claudine. (1974). La description des visages dans Madame Bovary. Littérature, No. 15, Modernité de Flaubert, 17-26.

Hugo, Victor. (1961) Notre Dame de Paris. Ed. M.-F. Guyard. Paris : Editions Garnier Frères

Wetherill, P.M. (1970). Madame Bovary’s Blind Man : Symbolism in Flaubert. Romantic Review, 61:1, 35-42.

Williams, Michael V. (1987). The Hound of Fate in Madame Bovary. College Literature, 14:1, 54-61.

Wood, James. (1999). How Flaubert Changed Literature Forever. New Republic, Jan 18, 1999.

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