La francité et l’altérité : Turquerie et moquerie dans Le Bourgeois gentilhomme

moliere1(Copyright 2016 by S. J. Munson)

Dans son étude marquante sur l’orientalisme, Edward Said soutient que, pour l’Europe, l’Orient est non seulement la source de sa civilisation et de ses langues et « son adversaire culturel », mais aussi une image constante de l’altérité. L’Orient, dit-il, aida de définir l’Occident, en constituant son image et sa personnalité contrastées.[1]

A la fin du quatrième Acte du Bourgeois gentilhomme (1670) de Molière, il y a une « cérémonie des Turcs » qui, à première vue, ne semble que se moquer des coutumes et de la culture de l’Orient ottoman. Depuis sa première représentation, la pièce continue à attirer d’interminables spéculations sur l’origine et la signifiance de cette turquerie. Le présent document vise à examiner le texte de la pièce dans son contexte historique afin de explorer le rôle signifiant de l’altérité dans l’auto-définition française. Nous verrons aussi que la satire de la cérémonie turque a un double objectif : la moquerie d’un ennemi, ainsi que des critiques de la société française contemporaine.

Par turquerie on entend la mode orientaliste populaire dans l’Occident pendant le XVIe à XVIIIe siècles, qui imitait des aspects culturels turcs : en particulier dans la musique, l’architecture, les autres beaux-arts, et la mode. Avec l’arrivée d’une amélioration de relations politiques et commerciales entre la France et la Sublime Porte au XVIe siècle, l’appétit français pour les produits turcs et pour les récits des aventuriers explosa.[2] C’était pendant une époque d’exploration où les européens commençaient à se définir par rapport à un Nouveau Monde et l’exotique. Les grandes civilisations de l’Orient—la Chine, l’Inde, et l’Empire ottoman—exerçaient depuis longtemps en Europe une fascination particulière comme l’Autre ultime. Comme le plus proche, le Turc vint à constituer un Autre plus familier, en alliant dans l’imagination populaire l’opulence et le barbarisme, la volupté et la sauvagerie. En résumé, malgré cet attrait irrésistible, l’Ottoman servait comme une image photographique négative, assumant tout ce que les Français pensaient qu’ils n’étaient pas.[3] En même temps, les Français se sentaient inférieurs aux Turcs, qui les surpassaient au niveau de pompe et d’apparat. Pour l’Europe en général, longtemps habitué à se battre entre eux, l’Empire ottoman représentait la seule menace militaire externe, et pour la France, un obstacle obstiné à son hégémonie politique et culturelle.

Comme création artistique, Le Bourgeois gentilhomme de Molière est profondément enraciné dans les événements diplomatiques et sociaux de la fin du XVIIe siècle. La pièce fut représentée pour la première fois le 14 octobre 1670 au Château de Chambord, où le Roi chassait, avec Molière dans le rôle de M. Jourdain et Lully le compositeur dans celui du Grand Mufti. Le moment n’aurait pas pu être mieux choisi.

L’automne précédent, Suleyman Aga, l’ambassadeur turc, se présente à la cour. Le Roi Soleil donne un grand festin, un gala somptueux où il essaie d’éclipser la gloire de la cour ottomane :

…le Roi y [sur un trône d’argent] paraissait dans toute sa majesté, revêtu d’un brocart d’or, mais tellement couvert de diamants, qu’il semblait qu’il fut environné de lumière, en ayant aussi un chapeau tout brillant, avec un bouquet de plumes des plus magnifiques.[4]

Cependant, le Roi est ses nobles n’auraient pas dû se donner de peine, car « l’ambassadeur » déçu leurs atteints à tous les niveaux et les surprit en ayant monté sa propre mascarade. Il ne s’habilla pas comme prévu (il portait un manteau simple de laine) et refusa de s’incliner devant le Roi. Au lieu de cela, il exigea que Louis se soit levé pour honorer son Maître le Sultan.[5] De plus, Suleyman Aga se révéla pas comme un diplomate de haut rang, mais comme un officiel mineur. Et comme si cela ne suffisait pas comme insulte, il fournit la preuve de son mépris à l’égard de la cour française lorsqu’il fit remarquer que le cheval de son Maître était mieux caparaçonné que le Roi français dans toute sa gloire. D’après Laurent D’Arvieux (1635-1702), marchand et linguiste qui, comme interprète, fut témoin de cet incident diplomatique entier :

Tout ce qu’on avait préparé pour frapper les yeux de l’Ambassadeur ne les frappa point. On remarqua qu’il sortit avec un air chagrin de ce qu’on ne lui avait pas accordé tout ce qu’il avait demandé. Il s’était mis en tête que tout ce superbe appareil n’avait été étalé que pour braver en quelque sorte le faste ottoman, et il crut s’en venger en ne jetant pas les yeux dessus. On avait même observé la même chose dans ses domestiques, à qui on prétendait qu’il avait défendu de rien regarder.[6]

Le Roi, sa fantaisie turque en ruines, humilié devant sa cour par un humble fonctionnaire étranger sans titre, n’avait que peu d’options diplomatiques au mieux. Il commença par bannir Suleyman Aga de Versailles à Paris, où l’envoyé s’installa et immédiatement brilla en société en introduisant le café aux élites, servi par ses domestiques en costumes ottomanes.

La deuxième option que sa Majesté choisit était la même arme que le Maître de philosophie prend dans la pièce pour se consoler et se venger contre ses ennemis:

Jourdain : Ah ! monsieur, je suis fâché des coups qu’ils vous ont donnés.

Maître de philosophie : Cela n’est rien. Un philosophe sait recevoir comme il faut les choses, et je vais composer contre eux une satire du style de Juvénal, qui les déchirera de la belle façon (II.iv.3-7).[7]

Encore D’Arvieux, un spécialiste de l’Orient, nous donne un témoignage de la commande du Roi :

Sa Majesté m’ordonna de me joindre à Messieurs Molière et Lulli pour se composer une pièce de théâtre où l’on pût faire entrer quelque chose des habillements et des manières des Turcs. Je me rendis pour cet effet au Village d’Auteuil, où M. de Molière avoit une maison fort jolie. Ce fut là que nous travaillâmes à cette pièce de Théâtre… Je fus chargé de tout ce qui regardoit les habillements, les manières des Turcs… Je demeurai huit jours chez Baraillon le maître tailleur, pour faire les habits et turbans à la Turque…[8]

Ce n’était pas par hasard que Louis choisit un satiriste et un spécialiste des choses turques pour exécuter cette petite drôlerie, et sans regarder à la dépense. Il n’appela ni Corneille ni Racine. La comédie peut être bien plus coupante et mortelle que la tragédie. En exerçant leur commission royale, Molière et D’Arvieux étaient astucieux ; ils surent d’où le vent soufflait et interprétèrent correctement le mandat du Roi. La pièce ne serait pas seulement un divertissement des turqueries pour une cour déjà repue. Sa Majesté était en quête de sang. Donc par turquerie il voulait dire la moquerie. Louis se vengerait, et rira bien qui rira le dernier. Louis le moqué deviendrait Louis le moqueur.

Dans cette pièce la turquerie est gardée en réserve comme dénouement, et la première cible turque est Suleyman Aga lui-même, qui pendant son séjour tomba amoureux d’une bourgeoise Parisienne. La liaison provoqua beaucoup de remous dans la capitale, incitant un journaliste à composer en vers,

L’envoyé de la Porte ici

Ayant rencontré dans Issi

Entre les belles de Lutèce

Qui le lorgnaient illec sans cesse

Une brune dont l’œil fendant

A sur les cœurs grand ascendant,

Se fit informer en peu d’heure

Des qualité, noms et demeure

De ce charmant Objet Bourgeois.

Ensuite comme un franc Turquois,

Il la fit marchander au père,

Sans en faire plus de mystère,

Pour la conduire au Grand Seigneur ;

L’assurant qu’elle aurait l’honneur

De recevoir de sa Hautesse

Le cher signal de sa tendresse :

C’est, cela s’entend, le mouchoir

Qui veut dire : « Bonjour, bonsoir.

Je désire, ô belle pouponne,

Que vous joignant à ma personne,

Nous puissions faire à communs frais,

Un petit sultanin tout frais. »

Mais le bourgeois tout en colère

Luy respondit : lere lan lere.[9]

En lisant ce poème, nous nous rappelons immédiatement de la scène dans la pièce où le bourgeois Jourdain vend sa fille pour un titre :

Covielle : Vous savez que le fils du Grand Turc est ici ?

Jourdain : Moi ? Non.

Covielle : Comment ! Il a un train tout a fait magnifique : tout le monde le va voir, et il a été reçu en ce pays comme un seigneur d’importance.

Jourdain : Par ma foi, je ne savais pas cela.

Covielle : Ce qu’il y a d’avantageux pour vous, c’est qu’il est amoureux de votre fille.

Jourdain : Le fils du Grand Turc ?

Covielle : Oui ; et il veut être votre gendre…et pour avoir un beau père qui soit digne de lui, il vous faire Mamamouchi, qui est une certaine grande dignité de son pays (IV.v.45-54,84-86).

Dans le poème et la scène ci-dessus, une fille reçoit une demande en mariage par un imposteur : Suleyman Aga, le faux-ambassadeur, et Cléonte déguisé en Turc. Nous supposons du poème que le père de la bourgeoise s’opposa habilement au mariage de sa fille pour motifs religieux ou culturels (peut-être il ne voulait pas que sa fille soit voilée et vive dans un sérail). Par contre, dans la pièce le marchand Jourdain n’a pas de scrupule à immoler son enfant sur l’autel de sa vanité. Elle n’est que de marchandise. L’idée d’un tel mariage le flatte, correspond bien à son ambition, et devient l’appât qui fait avancer l’intrigue.

On croit que même le vain titre mamamouchi est calqué sur celui de l’envoyé turc : Muta Feraca. Personne à la cour, même un interprète versé en turc comme D’Arvieux, ne savait la signifiance de ce titre, mais ils soupçonnaient que c’était sans valeur.[10] (En réalité, c’était simplement son nom : Suleyman Aga Moustafa Raca.) Le nom mamamouchi fut inventé par le dramaturge (avec l’aide évidemment du linguiste D’Arvieux), et il est probablement basé sur des mots arabes (ma menou schi) qui veulent dire avec à-propos « bon à rien », une belle récompense pour une telle dupe.[11]

Molière continue par ridiculiser l’étiquette (ou l’arrogance) de la Sublime Porte. Dans son Journal (1686), le chevalier Jean Chardin (1643-1713), voyageur et écrivain, note que l’ambassadeur français à la Sublime Porte « …fit sa harangue, qui dura près d’un quart d’heure. Elle ne servait de guère, car l’Interprète n’en expliqua que le sens au Vizir, et en peu de parole, et le Vizir dit en deux mots au Grand Seigneur».[12] De façon similaire, le valet Covielle (déguisé « en voyageur ») interprète les mots du fils du Sultan (Cléonte, son maître), au grand étonnement de Jourdain :

Cleónte : Bel-men.

Covielle : Il dit que vous alliez vite avec lui vous préparer pour la cérémonie, afin de voir ensuite votre fille et de conclure le mariage.

Jourdain : Tant de choses en deux mots ?

Covielle : Oui, la langue turque est comme cela, elle dit beaucoup en peu de paroles (IV.vi. 14-20)

Ici, Molière jette des doutes sur l’intégrité des truchements dans la cour ottomane, des interprètes qui étaient normalement des tierces parties pas très fiables et toujours veillant à leurs propres intérêts. D’après D’Arvieux, ces dragomans étaient responsables de la plupart des querelles entre la cour ottoman et les marchands européens.[13]

La cérémonie turque (après IV.viii), où le marchand reçoit son titre mamamouchi, peut être, dans une certaine mesure, une parodie burlesque des rites d’initiation des derviches, en particulier ceux de la réception des novices. La scène du tapis et du turban, avec la répétition du nom Alli (cousin de Mahomet et troisième khalife) sont particulièrement caractéristiques de ce rite. C’était certainement D’Arvieux qui donna l’idée au dramaturge, puisque le voyageur décrit ce spectacle et d’autres dans ses Mémoires. Cependant, selon Pierre Martino (1911), les éléments de la cérémonie de Molière sont tellement variés (par exemple, les interrogations sur le caractère de l’initié, des aspects militaires, les danses, la bastonnade, et l’invocation d’Allah avec Jourdain servant comme pupitre pour le Coran), ils devront avoir leur origine dans les plusieurs voyages du chevalier à travers la région méditerranéenne (le Maghreb, l’Egypte, le Levant, et la Turquie).[14] Donc ce que nous avons devant nous est probablement plus un pastiche des éléments de divers rites religieux (ou d’autres cérémonies).

Mary Hossain (1990) raisonne bien que beaucoup de ses éléments peuvent être reliés pas aux rites musulmans, mais à la cérémonie d’initiation de l’Ordre du Saint-Sépulcre de Jerusalem, un ordre chrétien créé par Godfroy du Bouillon au terme de la première croisade (1099). Cette connexion est logique eu garde aux questions étranges concernant la religion de Jourdain et l’attention aux sectes hérétiques (« Qui star quista ? …Anabatista ? …Zuinglista ? …Hussita ? »). Les initiés dans cet ordre devaient être catholique, fournir la preuve de leur noblesse, et jurer de défendre la Terre-Sainte (« deffender Palestina ») et l’église contre les hérétiques. A la fin du rite, comme Jourdain, l’initié recevait quelques coups sur le cou avec un sabre. D’Arvieux avait été initiè pendant sa visite à Jerusalem, et selon ses Mémoires, il avait été dégouté du nombre de marchands européens (comme lui) qui se faufilaient dans l’ordre. Plus tard, quand les marchands de Marseilles s’opposèrent à sa nomination au poste d’ambassadeur à Constantinople, il se vengea en les ridiculisant dans cette pièce.[15]

La provenance kaléidoscopique de la cérémonie turque est particulièrement évidente dans les langues variées que Molière emploie dans l’Acte IV. Covielle, déguisé en voyageur, utilise les quelques mots turcs et arabes dont il dispose. Le reste est un charabia. On pourrait penser que Cléonte, qui ne possède aucune expérience en les langues de l’Orient, parlerait seulement en baragouin, mais il parvient à utiliser quelques mots turcs ou arabes élémentaires (yoc [non], salamalequi, bel-men [je ne sais pas]) que son valet lui a enseigné.

Il est ironique que la cérémonie turque elle-même ne se déroule pas en turc, mais presque entièrement en sabir, une lingua franca qui mélange l’italien, l’espagnol, et le français. Le sabir était une langue de commerce, des marins et des marchands (comme Jourdain et son père). Il se trouvait principalement dans les ports de l’Afrique du Nord. C’était aussi la langue diplomatique officielle de Tunis, et non pas celle de la Sublime Porte.

Pourquoi Molière choisit-il de faire la cérémonie en sabir ? Evidemment, c’était une langue comprise par les marchands comme Jourdain. Mais, sa compréhension n’est pas nécessaire pour l’action de cette mascarade. En fait, il n’est pas clair si le mamamouchi lui-même le comprenne du tout. En réalité, il n’est qu’un accessoire de scène. Son seul texte est « Ouf ! » (après qu’on lui a oté l’Alcoran de dessus le dos, 48). Probablement, l’auteur était préoccupé davantage par le spectateur. Donc il choisit une langue qui pouvait être compréhensible à la cour et à l’amateur de théâtre. La plupart des mots sabirs utilisés dans la scène ont ses mots apparentés en français :

Mufti : Se ti sabir,

Ti respondir ;

Se non sabir,

Tazir, tazir.

Mi star Mufti.

Ti qui star ti ?

Non intendir ?

Tazir, tazir…

Non tener honta ;

Questa star l’ultimz affronta (1-8, 63-64)

En résumé, Molière réussit à avilir l’Islam par reléguer les derviches, les muftis, et le Coran au statut d’accessoires.[16] Les langues, il les réduire aux bêtises. La provenance chrétienne de la cérémonie (l’Ordre du Saint-Sépulcre), bien que le rite soit ridiculisé, renforce le contraste entre les deux religions : être français veut dire être catholique.[17] La francité encore se définit dans le reflet de l’Autre.

Pendant l’interrogation, le Mufti demande quelle sorte d’homme est-il, ce Jourdin ?

 Mufti : Dice, Turque, qui star quista ? Anabatista ?…Zuinglista ?… Coffita ?…Hussita ? Morista ? Fronista ?…Star Pagana ?…Luterana ?…Puritana ?…Bramina ? Moffina ? Zurina ?… (10-25)

Chaque fois les turcs répondent par un « yoc (non) » retentissant. Il n’est pas étonnant que la plupart de ces noms soient des sectes protestantes. Donc ces Autres aussi sont rassemblés avec d’autres religions considérées comme païennes. Sous Louis XIV, la France devint plus xénophobe, alors qu’il essayait d’unifier le pays sous lui-même—un roi, une religion. Bientôt, il révoquera l’Edit de Nantes (1685), qui rallumera la persécution des protestants et provoquera un exode massif de ces « Autres ».

De nos jours, il semble que la cérémonie des turcs a perdu sa pertinence, comme un ajout après coup pour satisfaire l’appétit du public pour l’exotique. Mais en 1670 la turquerie était le clou du spectacle, et non seulement pour les raisons orientalistes. Les spectateurs affluèrent pour voir un parvenu recevoir sa juste punition. Louis XIV lui-même demanda et assista à sept représentations consécutives. En effet, la bastonnade que Jourdain subit de la part des faux-turcs dut provoquer un tonnerre d’applaudissements. L’envoyé arrogant avec le faux titre qui osa de ridiculiser le Roi-Soleil fut ridiculisé. Sa Majesté s’était vengé. Mais il est possible que M. Jourdain et Suleyman Aga ne soient pas les seuls arrivistes à être remis à leur place dans la pièce.

On pourrait penser que cette turquerie a peu en commun avec les deux principales thématiques de la pièce : l’ascension sociale de la bourgeoisie et le snobisme d’une aristocratie sans sou qui en fait sa proie. En réalité, la cérémonie des turques a un rôle plus intégrant dans la critique sociale de Molière. Comme marchand, Jourdain représente pour l’auteur et pour son public une classe montante et puissante. Pour la noblesse, il constitue une menace. Les postes diplomatiques étaient, pendant des siècles, réservés aux aristocrates. Mais l’établissement des relations diplomatiques entre la France et l’Empire ottoman et l’ouverture de nouveaux marchés dans la Méditerranée orientale exigeaient un nouveau genre de diplomate avec des compétences linguistique, une sensibilité culturelle, et un sens des affaires. Un de ces hommes, un Monsieur Roboly, était bourgeois et polyglotte. Colbert, contrôleur général des finances sous Louis XIV, était déterminé à enrichir le royaume en faisant avancer les intérêts commerciaux.[18] (Il était lui-même descendant d’une grande famille marchande). Pendant une longue crise diplomatique (1661-1665), Roboly fut persuadé de servir comme envoyé officiel à la Porte. Son succès provoqua des remous parmi la noblesse et la nouvelle fonction publique, mettant en question la nécessité d’une représentation aristocratique. Les Ottomans étaient moins délicats au sujet de la conscience de classe et toujours méfiant à l’idée de représentation permanente étrangère, dont l’objectif réel était l’espionnage. Ils préféraient négocier avec les marchands français, qui étaient plus coopératifs et comprenaient mieux le commerce.

Le Marseillais Laurent Arviou, marchand aventureux et linguiste était arrivée à Versailles avec un seul but : de faire fortune en s’attirant les bonnes grâces du Roi et des nobles. Il appartenait à la petite noblesse pauvre, qui, grâce à Richelieu, était désormais libre de participer au commerce.[19] Son arrivée à Versailles avait fait sensation parce qu’il vendait ce que son public brulait d’envie d’entendre : des contes émoustillants de l’Orient exotique. Il avait colporté son petit spectacle de foire, même devant le Roi qui, dans la panique de l’arrivée de Suleyman Aga, avait décidé de lui permettre à organiser la réception diplomatique. Il finit par devenir Laurent, chevalier d’Arvieux, envoyé extraordinaire à Constantinople et à Tunis, et plus tard, consul à Alger et à Alep.

Tristement célèbre pour son ascension sociale et son autopromotion éhontée, D’Arvieux faisait rire les aristocrates, même en leur donnant des frissons. Est-il aussi une cible involontaire de cette satire de Molière ? Il est bien possible, en particulier si l’on considère que l’artiste aurait pu s’irriter de la collaboration. De toute façon, il est un drôle de hasard que, dans des telles circonstances, le dramaturge choisit pour son personnage principal un marchand qui se ridiculise en essayant de monter l’échelle sociale.

Evidemment, le titre de la pièce est un oxymore, car les bourgeois gentilshommes existaient rarement, et la quête du marchand pour devenir une personne de qualité n’est qu’une chimère. Même sa richesse ne peut jamais lui acheter le titre. Il n’en était cependant pas ainsi dans le cas de D’Arvieux. A la différence de M. Jourdain, il n’y avait pas de richesse pour commencer. Mais à la fin, ses talents et sa détermination furent récompensés. Encore contrairement à Jourdain, il devint « paladin » (chevalier de l’ordre de Saint Lazare) ; il gagna son titre, mais aussi grand soit ce titre, en réalité, il n’appartiendrait jamais à la grande noblesse et resta en marge jusqu’à sa mort.

Quoiqu’il puisse paraître que Molière ici prend parti pour l’aristocratie (ailleurs il se moque de l’hypocrisie et le snobisme de cette classe dans les personnages de Dorante et Dorimène), il met son doigt sur une question sociale qui faisait peur « les gens de qualité ». Avec son titre imaginaire, Jourdain Mamamouchi est immédiatement élevé au rang précédemment impensable : le beau-père du fils du Grand Turc. Le titre, bien qu’il soit vain, représente une vraie fluidité de classe dans la culture ottomane qui menaçait l’ordre social français. Malgré tous ses défauts du point de vue français, la société turque manifestait moins de rigidité de classe et plus de mobilité sociale, par laquelle des hommes simples comme Suleyman Aga pouvaient monter plus facilement. Il n’y avait pas d’aristocratie turque à l’époque.[20] Un grand vizir avait été autrefois un vendeur de fruits, un autre un cocher. C’est ce qui constituait, pour Louis et sa cour, une vraie menace culturelle. Donc, se moquer des arrivistes comme Jourdain, Suleyman Aga, Roboly, et D’Arvieux était se moquer d’une structure qui permettait une telle ascension sociale. Nous avons ici l’Ottoman en tant qu’Autre : une image inversée qui représente exactement le contraire de l’image nationale française à cette époque (au moins une image promue par la haute société).

En même temps que la cérémonie ridiculise les Turcs, le spectacle est tellement exagéré et dépourvu de sincérité qu’il devient une parodie en soi de la fascination du public pour les turqueries. En d’autres termes, c’est ici que la moquerie se tourne pour se moquer du spectateur. De cette façon, Molière accuse la cour royale et le public d’insincérité et de superficialité. Comme Jourdain, ils sont facilement dupés, séduits par les apparences, et contents d’une sorte d’orientalisme cosmétique.[21] Une telle critique est en accord avec l’attitude que le ministre Colbert voulait cultiver envers l’Orient : une meilleure compréhension de la culture et une connaissance plus sérieuse, plus profonde de l’Autre au service de l’expansion marchande et politique de la France.[22]

Il appartient maintenant à l’interlude final, « Le Ballet des nations » (après l’Acte V), de servir comme redressement et de régler des derniers détails. Rarement joué aujourd’hui, le ballet peut sembler comme une confection superflue après le dénouement heureux de la pièce. En réalité, cet interlude joue un rôle important en réaffirmant ce qui définit la francité par rapport à l’altérité.

Au début, dans la première entrée, qui est chantée en français, on remarque le contraste entre les quatre gens « du bel air » et les deux bourgeois babillards stéréotypés. Les différences de classes sont clairement marquées. Les seuls « Autres » sont un gascon et un suisse, qui parlent français avec un accent exagéré. Ils sont ridicules, mais tolérés en marge de la société. Dans le troisième à cinquième entrées, on constate l’absence manifeste de l’Ottoman dans ce cortège coloré. Ayant été ridiculisé et jugé indigne, le Turc, l’Autre ultime, est banni en tout jamais en coulisse. Après tout, le ballet sert comme réaffirmation de ce qui est français ; l’Autre est exclu. Absent également est l’Autre primordial, l’Angleterre, l’ancien ennemi et un pays protestant. (De plus, elle tua récemment son roi.) Les seules représentées sont les trois grands pays catholiques de l’Europe occidentale (l’Espagne, l’Italie, et la France), qui partagent une histoire commune et une proximité de langues. Contrairement aux sons rauques du faux-turc dans l’Acte IV, ces sont les langues de l’amour. Après le chaos de la turquerie et de la prétension sociale de M. Jourdain, ces danses reflètent clairement les sens de l’identité française dans la pièce: une langue (le français), une religion (le catholicisme), et un ordre social, où chacun connaît sa place.

Comme cette étude l’a révélé, le théâtre peut servir en tant qu’une soupape de sécurité, un moyen culturel pour le règlement pacifique des griefs sociaux et même internationaux. Il peut être utilisé pour exposer la folie, ridiculiser l’hypocrisie, ou même façonner une identité nationale. En particulier sous le patronage royal ou de l’état, le théâtre aussi peut être un moyen subtil de contrôle social.

Comme nous l’avons vu, la première représentation du Bourgeois gentilhomme servit comme une catharsis nationale longuement attendue. A l’exception de guerre, Louis avait peu d’options pour venger sa fierté blessée. Mais les insultes publiques infligées sur sa Majesté et sa cour par un envoyé étranger devaient été sanctionnée en public. Heureusement, pour nous et pour la postérité, le Roi choisi une voie plus éclairée, celle de rire.

Louis espérait probablement que Molière le satiriste, assisté par un spécialiste des langues et des coutumes orientales, pourrait au moins remettre ce faux-ambassadeur Suleyman Aga à sa place. Entre les mains d’un génie, cet objectif fut largement dépassé, car la satire coupe sur plusieurs niveaux différents. Au niveau superficiel, la pièce se moque (particulièrement dans la cérémonie des turcs) de la cour ottomane, ainsi que sa langue, sa culture, et sa religion, tout ce qui les rend différents, non-français et d’Autres. Mais au niveau de satire sociale, Le Bourgeois gentilhomme se moque de la folie et de la vanité d’autres étrangers : des arrivistes comme le bourgeois Jourdain, Suleyman Aga, les marchands Marseillais, et même D’Arvieux, qui ne connaissent pas leur place, essayant d’être ce qu’ils ne sont pas. Ici le dramaturge pourrait être considéré comme conformiste, conventionnel, conservateur, ou même réactionnaire. Pourtant, une analyse plus attentive montre que Molière va au-délà de ces critiques sociales en attaquant la nature même de l’orientalisme du spectateur, une fascination superficielle fondée sur le divertissement.

Finalement, la pièce est une célébration de tout ce qui est français et une rejection de tout ce qui est Autre. Comme Edward Said le croyait, la culture européenne gagna « en force et en identité » en se distinguant de l’Orient. Pour bien fonctionner, l’orientalisme doit toujours tirer sa force d’une « supériorité de position ».[23] Pour Louis XIV et pour Molière, la crise diplomatique était aussi une occasion de définir davantage la francité aux dépens de l’altérité. Pour le dramaturge, et pour la cour, la langue française, la religion catholique, et une hiérarchie sociale rigide étaient les questions au centre de l’identité française dans cette époque.

 

Notes

[1] Edward W. Said, Orientalism, (New York: Vintage, 1979), 1,2.

[2] Gérard Tongas, Les Relations de la France avec l’Empire ottoman durant la première moitié du XVIIe siècle, (Toulouse: F. Boisseau, 1942), 7.

[3] Dainel Hosford and Chong J. Wojtkowski, eds., French Orientalism: Culture, Politics, and the Imagined Other, (Newcastle: Cambridge Scholar Publishing, 2010), 1.

[4] Gazette, 19 décembre 1669, p.1197, cité dans Ali Behdad, «The Oriental(ist) Encounter: The Politics of turquerie in Molière», L’Esprit Créateur, Vol. 32:3 (Fall 1992), 37.

[5]Pierre Martino, «La cérémonie turque du Bourgeois gentilhomme », Révue de l’Histoire littéraire de la France, 18e année, No 1, 38.

[6] Le Chevalier D’Arvieux, Mémoires [1670], cité dans Martino, 38.

[7] Molière, Le Bourgeois gentilhomme, ed. Anne Régent, (Editions Larousse, 2007), 42.

[8] D’Arvieux, Mémoires, cité dans Michèle Longino, Orientalism in French Classical Drama, (New York: Cambridge University Press, 2002), 1.

[9] Charles Robinet de Saint-Jean, Lettres en vers: 21 décembre 1669; cité dans Martino, 39-40.

[10] Martino, 39.

[11] Molière, 104 n2.

[12] Cité en Longino, 110.

[13] Longino, 137.

[14] Martino, 40-43.

[15] Mary Hossain, « The Chevalier D’Arvieux and Le Bourgeois gentilhomme », Seventeenth-century French Studies, vol 12, no 1, 1990, 80.

[16] Longino, 143.

[17] François Karro, « La Cérémonie turque du Bourgeois gentilhomme: mouvance temporelle et spirituelle de la foi », in Le Bourgeois gentilhomme: Problème de la comédie ballet, ed. by Volker Kapp, (Seattle: Biblio 17, 1991), 63.

[18] Longino, 114.

[19] Ina Baghdiantz McCabe, Orientalism in Early Modern France: Eurasian Trade, Exoticism, and the Ancien Régime, (New York: Berg, 2008), 84.

[20] Laurens, Henry. « L’Orientalisme au XVIIe et XVIIIe siècles », in L’Orient—concept et images: XVe Colloque de l’Iinstitut de recherches sur les civilisations de l’Occident moderne, 28 février 1987, (Paris: Sorbonne, 1988), 54.

[21] Behdad, 46.

[22] Paul Masson, Histoire du commerce français dans le Levant au XVIIe siècle. (Paris: Hachette, 1896), 137.

[23] Said, 3,7.

Advertisements

Leave a comment

Filed under Uncategorized

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Change )

Connecting to %s